Carte blanche : la dernière d'Alexandre Steiner

A l'heure du bilan, beaucoup de souvenirs et beaucoup d'émotions

Etre journaliste, c'est voir beaucoup de gens et beaucoup de choses. Etre journaliste, c'est voir beaucoup de gens et beaucoup de choses.

Il y a des jours dans une vie qui sont plus marquants que d’autres. Une naissance, un mariage, un décès, mais aussi pleins de petits moments qui reviennent en tête au moment de dresser le bilan. Et pour Alexandre Steiner, l’heure du bilan a sonné :

« Je suis arrivé à RJB il y a 8 ans. Pour le jeune neuchâtelois que j’étais, autant vous dire que le Jura bernois, c’était le bout du monde, une terre inconnue que j’avais rarement foulée.

A peine arrivé dans notre bureau de Tavannes, je suis parti pour une conférence de presse de l’intendance des impôts à Bümpliz. Ce 16 janvier 2012, j’ai vu le bout du monde deux fois. Et pourtant je n’avais encore rien vu.

Pendant ces huit ans, deux mois et quatre jours, je n’ai cessé de voir.

J’ai vu des gens. Beaucoup de gens. Et ces gens c’était vous.

Je vous ai vu faire vivre cette région de toutes les manières possibles et imaginables.
J’ai vu des politiques s’engager pour faire avancer leur village.
J’ai vu des villageois s’engager pour la vie collective.
J’ai vu des collectivités se serrer les coudes quand il le fallait.
J’en ai vu d’autres se déchirer pour une question dont j’ignorais jusque-là l’existence, et que je ne comprendrai jamais complètement parce que ce n’est pas la mienne.

J’ai vu des gens bourrés de talent.
J’ai vu des apprentis remporter des concours prestigieux, des sportifs se hisser au sommet des podiums, des artistes régionaux faire parler d’eux à l’international.

J’ai vu des battants.
J’ai vu des profs sous pression garder la tête hors de l’eau pour donner les meilleures chances à vos enfants.
J’ai vu des entrepreneurs lutter contre vents et marées pour conserver un savoir-faire que le monde entier vous envie.
J’ai vu des agriculteurs se battre pour leur survie, littéralement.

J’ai vu des envies de changement.
J’ai vu de simples citoyens descendre dans la rue pour l’égalité, la solidarité ou simplement rêver d’un avenir meilleur.

J’ai aussi vu que la vie, ce n’est pas toujours drôle.
J’ai vu des jeunes la perdre au détour d’un virage.
J’ai vu des personnes s’entre-tuer.
J’ai vu des laissées pour compte se sentir abandonnés par une société qui ne les comprendrait jamais.
J’ai vu leur solitude et ce qu’elle pouvait engendrer.
J’ai vu la détresse d’un homme qui m’a dit qu’au pire, il lui resterait toujours 1m de corde.

J’ai vu les éléments se déchaîner.
J’ai vu les eaux monter et engloutir des villages entiers.
J’ai vu la terre glisser et couper des accès.
J’ai vu le vent nous rappeler sa force.
J’ai vu le feu avaler tous les souvenirs d’une vie.

Et j’ai vu la beauté.
J’ai vu vos vallons, vos forêts, vos crêtes.
J’ai vu votre créativité sans limite lors de spectacles, concerts et expositions.
J’ai vu votre joie de vivre éclater dans de grands rassemblements populaires.
J’ai vu le sourire de vos enfants tout fiers d’être une princesse ou un pirate le temps d’une journée.

J’ai aussi vu ce que je ne pensais jamais voir.
J’ai vu et serré la main du sixième homme à avoir marché sur la lune.
J’ai vu, pas si loin de chez nous des femmes et des hommes tués pour leurs dessins.
J’ai vu la peur de l’autre grandir, redonnant force à des nationalismes que l’on espérait d’un autre temps.

Et un jour pas si lointain, j’ai vu l’impensable.
J’ai vu le monde s’arrêter de tourner.
J’ai vu les gens s’enfermer.
J’ai vu l’armée se mobiliser.

Mais j'ai aussi vu que l’être humain, plus que toute autre chose, refuse de se couper de ses semblables.
J’ai vu des musiciens jouer sur leurs balcons pour offrir à chacun un moment de communion dans ce silence oppressant.
J’ai vu les notes s’envoler et j’ai souri, parce que tant qu’il y aura de la musique, tout ira bien.

Je ne peux pas terminer sans un mot à ceux qui m’entourent depuis tout ce temps.
Dans ces murs, j’ai vu défiler beaucoup de gens.
Chez tous, j’ai vu la même envie.

J’ai vu des collaborateurs prêts à tout donner, malheureusement parfois jusqu’à la rupture, pour vous divertir et vous informer, pour que votre radio continue d’exister.
Avec le temps, j’ai vu ces collègues devenir des amis, ces amis devenir une petite famille, la famille RJB.

Quand je suis arrivé pour la première fois dans ce bâtiment en 2012, ne sachant pas trop ou je mettais les pieds, mes collègues m’ont dit en riant « tu verras, à RJB on pleure deux fois. Quand on arrive, et quand on repart ». Je ne peux que le confirmer.

Alors merci à vous tous, chers auditeurs, chers intervenants, chers collègues, chers amis, car si j’ai eu la chance incroyable de voir toutes ces choses, c’est grâce à vous.

Il y a huit ans, deux mois et quatre jours, j’ai vu le bout du monde. Aujourd’hui, je sais que ce bout du monde restera à jamais un bout de mon monde. » /ast


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